Chronique #3

Émotionnellement indisponible :et si le problème n'était pas l'amour, mais les blessures non guéries ?

Dr. Yann Vivette Tsobgni, Ph. D. · 3 lectures
Émotionnellement indisponible :et si le problème n'était pas l'amour, mais les blessures non guéries ?

Émotionnellement indisponible :

et si le problème n'était pas l'amour, mais les blessures non guéries ?

Marcel et le silence

Marcel est un homme élégant. La cinquantaine bien portée, des costumes impeccables, une carrière réussie dans la finance à Paris. Il est arrivé du Cameroun il y a trente ans, sans un sou, plein de rêves. Aujourd'hui, il a tout. La maison, la voiture, les enfants dans de bonnes écoles. Et pourtant.


Quand il s'assoit dans mon bureau, il croise les jambes, pose ses mains à plat sur ses cuisses, et il sourit. Un sourire trop large, trop rapide, qui ne monte jamais jusqu'à ses yeux.

— Docteur, je ne sais pas pourquoi je suis là. Tout va bien. Vraiment.

Silence.

— Ma femme m'a dit que je suis… comment elle a dit déjà… "émotionnellement indisponible". Vous vous rendez compte ? Moi ! Je bosse comme un fou pour cette famille. Je ne bois pas, je ne la trompe pas, je ne lève jamais la main sur elle. Qu'est-ce qu'elle veut de plus ?

Je ne réponds pas tout de suite. Je le regarde. Je regarde ses doigts qui tapotent nerveusement son genou. Je regarde cette mâchoire serrée, ces épaules tendues comme s'il portait un sac de ciment invisible.

— Marcel, dis-je doucement, parlez-moi de votre mère.

Son sourire s'efface. Ses doigts s'arrêtent.

— Ma mère ? Pourquoi ma mère ? Elle est morte brutalement , il y a vingt ans. Je suis passé à autre chose. C'est la vie, non ?

Il a dit ça sans respirer. Comme une phrase apprise par cœur, répétée mille fois dans le miroir. "Je suis passé à autre chose."

Mais son corps raconte une autre histoire. Ses mains qui se figent. Sa voix qui baisse d'un ton. Son regard qui fuit vers la fenêtre. Tout en lui hurle ce que sa bouche refuse de dire : "Je n'ai jamais fait mon deuil. Je n'ai jamais pu pleurer. Je me suis endurci pour survivre, et maintenant je ne sais plus comment redevenir tendre."


❖ ❖ ❖ 


I. Le mythe du "je suis passé à autre chose"

Ce mythe repose sur une confusion dangereuse entre "résilience" et “refoulement". La résilience, c'est traverser l'épreuve, la digérer, et en ressortir transformé mais entier. Le refoulement, c'est enfouir la blessure sous une dalle de béton, faire comme si elle n'existait pas, et avancer en boitant sans savoir pourquoi on boite.

Marcel, comme tant d'hommes et de femmes a confondu "survivre" avec "Faire le deuil". Et cette confusion est en train de tuer son couple à petit feu..




II. Ce que le mythe du "je suis passé à autre chose" nous fait faire

  • On s'isole émotionnellement.


“Je gère, je n'ai besoin de personne.". C'est la phrase fétiche de ceux qui portent seuls des montagnes de douleur.

  • On sabote.


Combien de relations brisées parce qu'au fond, on ne se sent pas digne d'être aimé ? Combien de partenaires repoussés dès qu'ils s'approchent trop près de la blessure ?

 L'amertume non guérie est un repoussoir à intimité.


III. Ce que j'aurais aimé dire à Marcel

"Marcel, passer à autre chose, ce n'est pas faire comme si rien ne s'était passé. Ce n'est pas enterrer sa mère une deuxième fois sous le ciment du silence. Ce n'est pas confondre la force avec l'absence de larmes.

Guérir, c'est accepter de rouvrir la plaie pour la nettoyer. C'est pleurer ce qui n'a jamais été pleuré. C'est nommer l'injustice, la colère, la tristesse, la peur. C'est reconnaître que vous avez survécu, oui, mais que survivre n'est pas vivre.

Votre femme ne vous demande pas d'être parfait. Elle vous demande d'être présent… émotionnellement. Et pour être présent à elle, il faut d'abord être présent à vous-même.

À toute cette partie de vous que vous avez abandonnée il y a vingt ans, dans une salle de classe, en apprenant la nouvelle au téléphone…

Vous n'êtes pas un "mauvais mari", Marcel. Vous êtes blessé. Et les blessures, ça se soigne."


❖ ❖ ❖ 


Et vous ?

Dans votre vie, y a-t-il une blessure que vous avez enterrée sous le mantra "je suis passé à autre chose" ? Une perte, une trahison, une injustice que vous n'avez jamais vraiment pleurée ?

Et si cette blessure non guérie était la clé de ce qui ne fonctionne pas dans vos relations aujourd'hui ?


Dr. Yann Vivette Tsobgni, Ph. D.

Psychothérapeute et Chercheure interdisciplinaire 

Spécialiste de l’approche culturelle de la santé mentale dans les 

communautés africaines

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