Chronique #2
« Je n’ai pas d’argent ! », « Tu dépenses trop ! »Quand la pauvreté façonne nos relations familiales
Ces mots, beaucoup de couples ou d’enfants les ont souvent entendus.
Alors, grandir dans une famille pauvre nous rend-t-il solidaires? Égoïstes? Avares ? Ou généreux?
Dans nos communautés, on nous a parfois raconté un “conte de fées” : « On n’avait rien, mais on était soudés. » On a souvent érigé la pauvreté en école de vertu, un peu comme si le manque d’argent purifiait l’âme et forgeait automatiquement des liens d’acier. On aime aussi se raconter que « le manque unit », mais la réalité nous apprend des leçons bien plus nuancées.
Naitre et grandir dans la pauvreté ne fait pas automatiquement de nous une meilleure personne. Au contraire, c’est souvent dans le terreau de la carence que germent les racines les plus amères de la cupidité et de l’avarice.
Pourquoi ? Parce que là où les ressources manquent, le partage n’est pas toujours un acte d’amour, mais une guerre de survie.
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1. L’économie du sacrifice : L'enfant-poteau
Dans ces familles, dès qu’un membre sort la tête de l’eau, il ne devient pas une fierté, il devient une ressource. Il est "l’élu”…malgré lui. Celui qui doit porter tout le village sur son dos. Et s’il se marie, son mariage est souvent perçu comme un obstacle à leurs intérêts; et ses propres enfants, comme des étrangers qui "volent" l'argent qui leur revient.
2. Le cocktail “explosif” : Pauvreté + Paresse + Médiocrité
Regardons autour de nous, dans la société, dans nos quartiers, dans nos familles. La pauvreté couplée à une culture de la paresse crée un système d'extorsion émotionnelle. On s'appuie sur les « liens du sang » pour justifier l'absence d'effort. On t’aime tant que tu donnes. On te déteste dès que tu dis « non ». Ici, la solidarité n'est qu'un chantage affectif où certains parents finissent par se sacrifier, non par choix, mais par peur que le clan ne s'en prenne à leurs propres enfants s'ils cessent de payer la "taxe familiale".
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I- La psychologie du manque
Pourquoi la solidarité s'effrite-t-elle quand l'argent manque ? Les psychologues Sendhil Mullainathan et Eldar Shafir (2013) ont démontré que la rareté monopolise une part immense de notre « bande passante mentale ». Ce mécanisme, appelé scarcity mindset, force le cerveau à se focaliser uniquement sur l'urgence immédiate.
Conséquence? L'adulte qui a manqué développe une peur viscérale du manque. Une anxiété qui se transforme en un refus perpétuel de donner, une cupidité défensive et des comparaisons permanentes avec ceux qui « ont réussi ». On ne voit plus la vie que sous le prisme de l'argent.
II- L'Avarice et les blocages relationnels
Dans une famille où les ressources sont rares, le partage n'est plus un acte d'amour, mais une transaction de survie.
Comme l'expliquent Pepper et Nettle (2017), la pauvreté réduit l'horizon temporel : on ne planifie plus, on consomme tout de suite par peur de perdre le peu qu'on a.
Le problème ? Ces adultes deviennent de purs consommateurs, des personnes incapables de chercher à créer de la richesse car ils craignent l'investissement. Ils voient la réussite d'un proche comme une menace ou alors “un gâteau” dont ils doivent impérativement obtenir une part. Celui qui s’en sort devient "l’enfant-sacrifice", celui qu'on extorque ouvertement au nom des liens du sang.
III- La Culture de l'extorsion
Il n’est également pas rare de noter que dans certaines familles, en plus de la précarité, se développe ce qu’on pourrait appeler une véritable culture de la paresse.
On estime que le sang donne tous les droits, y compris celui de ne rien faire. On t'aime tant que tu paies ; on te rejette, t’humilie et te “déteste” dès que tu dis « non ».
Plusieurs recherches sur les attributions de la pauvreté soulignent que ceux qui ont échappé à la misère sont parfois moins empathiques envers ceux restés derrière, car ils voient la paresse là où les autres voient de la fatalité.
La recherche souligne également que dans les environnements précaires, la "réussite" d'un proche est souvent vécue comme une menace pour l'identité du groupe, déclenchant ainsi ce qu'on appelle l'envie malveillante, visant à rabaisser celui qui s'élève.
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La pauvreté n'ennoblit pas forcément. Elle peut user des cœurs, fragiliser la patience et parfois transformer les liens de sang en chaînes de fer.
Une famille solidaire, c'est une famille où chacun fait sa part et à son niveau. C’est une famille où le “Nous” à une place toute aussi importante que le “Je”. Mais si le lien ne tient que par ton compte en banque, ce n'est pas de la solidarité, c'est de l'exploitation.
Prendre soin de soi, c'est aussi oser dire que le sang … ne donne pas tous les droits.
Et vous ?
La pauvreté a-t-elle soudé ou divisé vos familles ? Celles de vos parents? Ou même votre couple? On en parle, sans tabou.
Dr. Yann Vivette Tsobgni, Ph. D.
Psychothérapeute et Chercheure interdisciplinaire
Spécialiste de l’approche culturelle de la santé mentale dans les
communautés africaines