Chronique #5
« Je ne t'aime pas, mais sois mon ami » Quand l'espoir amoureux devient une prison silencieuse
Koffi et sa "meilleure amie"
Koffi avait tout prévu. Le restaurant, ses fleurs préférées, le vin qu'elle aimait. Il avait même relu son message dix fois avant d'appuyer sur "envoyer".
Il était nerveux, presque tremblant…
Dans sa tête, il répétait les mêmes mots, depuis des jours et des semaines.
Là, c’était le bon moment. Oui,il le sentait. Il devait se jeter à l’eau…maintenant.
Il était 8 heures du soir, l’air était frais, et le dîner se passait vraiment bien. Trop bien même…Elle riait, racontait ses journées, parlait de ce nouveau collègue un peu lourd. Koffi, lui, écoutait. Il souriait. Il attendait…
Un peu plus tard, en sortant du restaurant, la brise leur caressant le visage, il a enfin pris son courage à deux mains.
— Amina... il y a quelque chose que je dois te dire.
Elle s'est arrêtée, a tourné la tête vers lui, un sourire doux sur les lèvres.
— Moi aussi, il y a quelque chose que je veux te dire.
Son cœur s'est emballé. Elle allait le devancer. C'était signé. Oh mon Dieu! Il retenait son souffle…
Amina murmura:
— Koffi, tu es vraiment mon meilleur ami. Je ne sais pas ce que je peux faire sans toi. Tu es là pour moi tout le temps. Je t'aime tellement... tu es comme un frère. Tu es mon frère!
… On aurait pu entendre une mouche voler…
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Le mot "frère" est tombé.
Brusquement, subitement…Lourd…Froid…Implacable…Koffi a senti ses mains devenir moites.
Le ventre noué. Il n'a pas sorti ses mots. Il a tout avalé, a souri et proposé de rappeler un taxi. Mais sur le chemin du retour, une fois seul dans la voiture, il a pleuré.
Koffi a pleuré mais il est resté.
Il est resté parce qu'elle lui disait "je t'aime". Juste pas celui qu'il voulait entendre.
Il est resté parce qu'elle avait besoin de lui.
Il est resté parce qu'elle pouvait encore changer d'avis, non ?
Et les mois ont passé…
Koffi est devenu le confident attitré. Celui qui écoute ses histoires de cœur avec les autres. Celui qui console quand ça ne marche pas. Celui qui est là à 2h du matin pour un appel en pleurs, mais absent à 14h pour un rendez-vous romantique qu'elle n'a jamais voulu avoir avec lui.
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Un jour, Amina lui a dit:
— Tu sais, Koffi, je ne comprends pas pourquoi je ne trouve pas un homme comme toi. Pourquoi les bons sont toujours pris ou... trop gentils?
Koffi a souri. Encore une fois…
Derrière son sourire, quelque chose se brisait. Encore une fois…
Il ne lui a pas dit que le "bon", il était là, devant elle. Depuis des années.
Il ne lui a pas dit que chaque fois qu'elle parlait d'un autre homme, c'était un coup de couteau en plein coeur.
Il ne lui a pas dit qu'il était épuisé. Épuisé d'espérer. Épuisé d'attendre. Épuisé d'être son épaule, mais jamais ses lèvres.
Amina s'est mariée l'année dernière. Il a aidé à choisir la robe. Il a porté un discours. Il a souri sur les photos. Et sur le trajet du retour, il a arrêté sa voiture sur le bord de la route, et il a hurlé.
Personne ne l'a entendu. Personne…
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I. Le mythe : "L'amitié au lieu de tout perdre"
C'est l'un des pièges les plus sournois qu'on se tend à soi-même.
"Si je reste ami(e) avec elle/lui, j'aurai toujours une place dans sa vie."
"Elle va finir par voir à quel point je suis formidable."
"C'est mieux que de la perdre complètement."
"Je préfère souffrir un peu que de souffrir beaucoup sans elle/lui."
Ce mythe repose sur une peur viscérale : celle du vide. Parce que lâcher prise, c'est accepter de ne plus savoir. C’est accepter de tourner la page sans savoir ce qu'il y a derrière. C’est accepter que cette personne pour qui on a tout sacrifié ne sera peut-être jamais remplacée.
Mais ce que Koffi ne voyait pas, c'est que sa "place" dans la vie d'Amina n'était pas une place. C'était une zone d'attente.
Et dans une zone d'attente, personne ne vient vous chercher.
Personne ne sait que vous êtes là…
On peut vous utiliser. On peut vous oublier. On vous rappelle surtout quand on a besoin d'un pansement.
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II. La "friendzone" : un concept relationnel ou un piège psychologique ?
La "friendzone" est souvent tournée en dérision. Il y en qui disent que c'est un concept d'hommes frustrés. Qu'il faut "assumer". Qu'on n'est pas obligé d'être aimé en retour. Tout cela est vrai, en surface, mais en profondeur, la "friendzone" raconte autre chose.
Elle raconte la douleur d'un sentiment non partagé parfois entretenu par l'autre. Car ce n'est pas seulement "je ne t'aime pas". C'est surtout: "Je ne t'aime pas, mais reste. J'ai besoin de toi. Tu es mon pilier. Mon confident. Mon filet de sécurité émotionnelle. Mais pas mon amoureux."
C'est une relation asymétrique où la personne qui espère donne tout et celle qui sait qu'elle ne l'aimera jamais prend.
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III. L'impact psychologique : ce que ça fait à celui/celle qui attend
1. La lente érosion de l'estime de soi
À force d'être choisi pour ses qualités d'ami mais jamais pour soi, l'espérant finit par se poser des questions :
"Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ?"
"Suis-je assez beau/belle ?"
"Suis-je assez intéressant(e) ?"
"Pourquoi les autres et pas moi ?"
Des études démontrent que les rejets amoureux prolongés diminuent objectivement l'estime de soi à court terme, mais surtout, qu’entretenir une relation ambiguë aggrave durablement ce sentiment d'être insignifiant.
Koffi ne s'en rendait pas compte, mais chaque oui qu'il donnait à Amina (pour écouter, aider, soutenir) était un non qu'il se disait à lui-même. "Non, je ne mérite pas mieux."
2. Le hoarding affectif : quand l'autre te garde "au cas où"
C'est cette tendance à garder quelqu'un dans son écosystème affectif non pas parce qu'on l'aime sincèrement, mais parce qu'on a besoin de son attention, de son admiration, de sa disponibilité.
L'un reçoit un amour qu'il refuse de rendre. L'autre donne un amour qu'il ne reçoit pas.
C'est un déséquilibre qui, à la longue, érode la santé mentale du donateur.
3. L'illusion du "changement possible"
Plus on reste, plus on espère. Plus on espère, plus on investit. Plus on investit, plus il est difficile de partir.
C'est le fameux biais des coûts irrécupérables appliqué à l'affectif.
Koffi n'était pas amoureux d'Amina. Il était amoureux d'une version d'Amina qui n'existait pas, celle qui, un jour, tournerait la tête et le verrait vraiment.
Cette Amina-là n'est jamais venue.
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V. Ce que j'aurais aimé dire à Koffi
"Koffi, assieds-toi. On va parler franchement.
Tu n'es pas un ami. Tu n'as jamais vraiment été un ami. Tu es un soupirant qui a accepté de porter un masque pour rester à proximité de celle qu'il aime.
Une vraie amie te regarde en face et te dit clairement : "Je ne suis pas amoureuse de toi, et je ne le serai jamais. Maintenant, tu choisis ce que tu veux faire de ça."
Elle t'a gardé. Parce que c'était peut-être plus confortable pour elle.
Toi, tu es resté. Parce que tu espérais. Parce que tu avais peur. Parce que tu pensais que souffrir un peu valait mieux que souffrir beaucoup.
Mais Koffi, tu souffres déjà beaucoup.
Tu souffres chaque fois que tu souris alors que tu as envie de pleurer.
Tu souffres chaque fois qu'elle t'appelle pour un service, jamais pour un câlin.
Tu souffres chaque fois que tu te regardes dans le miroir et que tu te demandes ce qui ne va pas chez toi.
Il ne se passera rien de magique tu sais. Elle ne tombera pas amoureuse du jour au lendemain. Et toi, tu perdras des années à attendre quelque chose qui ne viendra jamais.
Quitter la friendzone, ce n'est pas perdre quelqu'un. C'est se retrouver soi-même."
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VI. Et vous ?
Vous êtes-vous déjà retrouvé(e) dans cette position ? Celui/celle qui donne tout sans jamais rien recevoir ?
Ou pire : avez-vous déjà gardé quelqu'un en ami, sachant qu'il/elle espérait plus ?
Parfois, la douleur de l’honnêteté est plus bienveillante qu'une douceur ambiguë.
Dr. Yann Vivette Tsobgni, Ph. D.
Psychothérapeute et Chercheure interdisciplinaire
Spécialiste de l’approche culturelle de la santé mentale dans les
communautés africaines