Chronique #6
Ma blessure est devenue ma vérité Quand nos souffrances finissent par façonner notre vision du monde
Prosper et le groupe Whatsapp
Il fut un temps où Prosper aimait le bruit du monde. Le marché le samedi matin, les discussions animées autour d'un poisson braisé, les éclats de rire qui montaient de la cour familiale. Il était de ces hommes dont la présence remplissait une pièce sans qu'ils aient besoin de parler fort. Mais ce temps-là est loin, très loin, comme un souvenir qu'on regarde à travers une vitre embuée.
Aujourd'hui, Prosper ne sort presque plus. Il travaille, il rentre, il ferme la porte derrière lui avec le soulagement discret de celui qui échappe à un danger diffus. Le monde extérieur lui pèse.
Il s'y sent jugé sans qu'on lui dise pourquoi, mal aimé sans qu'on sache qui l'a rejeté, incompris comme un livre écrit dans une langue qu'on aurait oubliée.
Alors il reste là, dans le silence propre de son deux-pièces, et il fait le seul geste qui le soulage vraiment depuis trois ans : il ouvre son téléphone, il ouvre le groupe, et tout de suite, il respire mieux.
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Le groupe…
C'est là que Prosper retrouve la version de lui-même qui ne tremble pas. Cinq cents personnes! Des hommes comme lui, ou plutôt des hommes qui lui ressemblent assez pour qu'il se sente enfin chez lui. Ils ne gémissent pas, ils ne se plaignent pas, ils ne font pas dans la nuance qui rassure les tièdes. Ils savent.
Oui, ils savent. Ils ont compris ce que les autres refusent obstinément de voir, prisonniers qu'ils sont de la bien-pensance et des illusions romantiques.
Sur ce groupe, on analyse, on dénonce, on déconstruit sans trembler. On appelle un chat un chat, et tant pis si le chat griffe. Les messages défilent, et chaque phrase est une piqûre de certitude qui chasse le brouillard.
« Les femmes modernes ont été formatées pour détruire les hommes. »
« Regardez comment la société occidentale a inversé les rôles, l'homme n'est plus rien, un portefeuille sur pattes. »
« Nos grands-parents avaient la solution, eux ils savaient tenir un foyer, ils ne négociaient pas chaque matin qui allait laver la vaisselle. Nous, on a tout perdu. »
« On nous a menti, le mariage est un piège, l'amour est une arnaque, restez libres, restez lucides. »
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À chaque notification, Prosper hoche la tête et il se sent moins seul. Il se sent plus intelligent, et les fantômes de ses échecs s'éloignent un tout petit peu.
Il n'est plus cet homme que Sarah a quitté il y a quatre ans, debout dans le couloir, les bras ballants, pendant qu'elle répétait d'une voix épuisée : « Tu ne m'écoutes jamais. Tu es fermé comme une huître»
Il n'est plus ce fils à qui sa mère murmurait, impuissante : « Mon fils, pourquoi tu es si dur ? Même ton père, que Dieu ait son âme, était plus tendre que toi. »
Non. Tout cela appartient à l'ancien Prosper, celui qui ne savait pas, celui qui croyait encore que l'amour se mérite, que la tendresse se donne, que la vulnérabilité n'est pas une faiblesse.
L'ancien Prosper est mort, et le nouveau est un éveillé. Sa souffrance n'est plus une souffrance. Elle est devenue un système. Cohérent. Imparable. Imperméable au doute.
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Sa sœur cadette, Élodie, est venue lui rendre visite un dimanche après-midi. Cela faisait des mois qu'elle ne l'avait pas vu. Il faut dire que leurs rencontres s'espacent depuis qu'elle le trouve changé, ou plutôt depuis qu'elle ne retrouve plus tout à fait son frère dans cet homme qui pérore sur tout et ne s'interroge sur rien.
Elle est assise sur le canapé et elle se sent mal à l'aise sans savoir pourquoi. Prosper vient de passer quarante-cinq minutes à lui expliquer, preuves et captures d'écran à l'appui, que les femmes modernes sont responsables de tous les maux de la société, que la famille est détruite par l'Occident qui a corrompu les valeurs africaines, et que lui, Prosper, a choisi lucidement de ne plus jamais se marier.
Élodie l'écoute, et sous la colère qui enfle, sous les statistiques approximatives, sous les vidéos YouTube qu'il lui a mises sous les yeux avec l'insistance d'un prédicateur, elle entend autre chose.
Elle entend un homme qui a eu tellement mal qu'il a construit autour de lui une forteresse de mots, une muraille de théories, pour ne plus jamais sentir le froid de l'abandon.
Elle entend un homme qui ne dit pas « Sarah m'a quitté et je n'ai jamais compris pourquoi, et cette incompréhension me ronge ».
Elle entend un homme qui ne dit pas « Papa ne m'a jamais appris à dire mes émotions, alors je les ai enfermées dans une cage et j'ai jeté la clé ».
Elle entend un homme qui ne dit pas « J'ai peur de finir seul, alors je préfère "haïr" que trembler, c'est moins douloureux ».
Elle le regarde. Il a les yeux brillants, mais ce ne sont pas des larmes, c'est de la certitude qui scintille, et c'est peut-être pire.
— Prosper, dit-elle doucement, presque en chuchotant. Est-ce que tu te sens mieux depuis que tu penses comme ça ?
Il s'arrête. Un long silence s'installe, de ceux qui sont plus lourds que tous les discours.
— Au moins, dit-il enfin, je ne me sens plus faible.
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I. Ada et le compte Instagram
De l'autre côté de la ville, il y a Ada, et Ada ne dort plus beaucoup. Oh, elle ferme les yeux, elle éteint la lumière, elle pose le téléphone sur la table de nuit comme le recommandent les applications de bien-être. Mais trente minutes plus tard, sa main tâtonne dans le noir, l'écran s'allume, et la voilà partie pour des heures de défilement infini dans cette lueur bleue qui fatigue les yeux et consume l'âme.
Ada est devenue quelqu'un. Une micro-célébrité comme on dit, avec quinze mille abonnés qui attendent chaque matin sa nouvelle publication comme on attendait autrefois la parole du sage sous l'arbre à palabres.
Ses posts sont partagés des centaines de fois, ses citations circulent dans les groupes WhatsApp, les boucles Telegram, les stories éphémères.
Sa spécialité : « Les vérités que personne n'ose dire sur les relations humaines. » Son ton est incisif, définitif, parfois brutal, mais c'est ce qu'on aime chez elle.
Elle ne tremble pas, Ada. Elle ne nuance pas.
« Quand on t'a trahie une fois, ne tends plus jamais l'autre joue. »
« La majorité des gens ne méritent pas ta vulnérabilité. Protège-toi. »
« Ne fais plus confiance. La confiance, c'est une porte ouverte à la déception. »
« On m'a brisée. Aujourd'hui, je me suis reconstruite. Et je ne laisserai plus personne entrer. »
Ses abonnés la remercient avec ferveur.
« Tu dis tout haut ce qu'on pense tout bas. »
« Tu es si forte, un modèle, une guerrière. »
« Merci de nous ouvrir les yeux, on ne voit plus les choses pareil depuis qu'on te lit. »
Ada lit ces commentaires et elle se sent utile. Elle se sent écoutée. Elle se sent exister dans le regard de ces milliers d'inconnus qui la portent aux nues.
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Mais ce que personne ne sait, ce que Ada ne dit jamais, ce qu'elle n'écrit ni dans ses posts ni dans ses lives et encore moins dans les confidences qu'elle distille savamment pour maintenir l'illusion de la transparence, c'est que derrière cette forteresse de certitudes, il y a un homme. Il s'appelle André.
C'était il y a cinq ans. Elle l'aimait profondément, totalement, avec cette intensité qu'on ne met que dans une première grande histoire, celle qui doit tout emporter sur son passage et laisser le monde inchangé derrière soi.
André lui avait promis le mariage, la maison, les enfants, et elle avait cru ces promesses comme on croit que le soleil se lèvera demain. Et puis un matin, sans prévenir, sans explication digne de ce nom, il était parti. Parti avec une autre. Parti en laissant Ada seule dans une chambre trop grande et un avenir soudain vide.
Cette rupture ne fut pas une simple peine de cœur. Les peines de cœur, on les soigne avec du temps, des amis, des glaces devant un film triste. Non. Ce que Ada a vécu, c'est une "hémorragie" identitaire. Un tsunami intérieur qui a emporté toutes ses certitudes sur ce qu'elle valait, sur ce qu'elle méritait, sur qui elle était quand elle n'était plus la femme d'André.
Elle a manqué de sombrer.
Ada a pleuré des mois, des nuits entières, le visage enfoncé dans l'oreiller pour que les voisins n'entendent pas. Et puis un jour, les larmes ont cessé, non parce qu'elle avait guéri, mais parce qu'elle était épuisée.
Elle s'est alors reconstruite seule, sans thérapie, sans accompagnement, seulement avec les outils qu'elle a trouvés sur son chemin : la colère, d'abord, brûlante et vivifiante ; le ressentiment, ensuite, qui donne une direction à la douleur ; et cette idée, de plus en plus ancrée, que la confiance est une faiblesse et que personne, absolument personne, ne mérite d'entrer dans la citadelle.
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Aujourd'hui, Ada ne pleure plus. Elle dénonce. Elle ne doute plus. Elle affirme. Elle ne se sent plus fragile ni tremblante. Elle se sent puissante. Insubmersible.
Blindée de certitudes. Elle est passée sans s'en rendre compte de « j'ai été trahie, et cette trahison m'a presque détruite » à « voici la vérité sur les relations humaines, écoutez-moi, je sais de quoi je parle ».
Sa blessure est devenue un dogme, et ce dogme lui a offert quinze mille abonnés qui applaudissent chaque jour sa douleur sans savoir qu'ils applaudissent une douleur.
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II. Le mécanisme : comment une blessure devient une idéologie
Prosper et Ada ne se connaissent pas et ne se rencontreront probablement jamais. Ils vivent dans des univers parallèles, avec des discours qui semblent irréconciliables, des vocabulaires qui s'opposent en tous points. Pourtant, à leur insu, ils font exactement la même chose, mus par le même mécanisme souterrain que les sciences humaines nous aident à dévoiler.
La première étape est toujours la blessure initiale. L'abandon. La trahison. Le rejet. L'injustice qui tombe sur vous comme une pierre et vous laisse à terre, le souffle coupé, sans comprendre. Quelque chose s'est brisé, net et profond, et cette brisure fait tellement mal que l'esprit humain ne peut pas, ne veut pas, l'accepter comme un simple accident, une malchance, une incompatibilité ordinaire.
Il faut absolument que cette douleur ait un sens, une cause, une explication qui la rende supportable. Le chaos est trop terrifiant. Le hasard est trop cruel. Alors l'esprit tisse une histoire autour de la plaie.
Le psychanalyste Erich Fromm, dans La Peur de la liberté, décrit ce réflexe avec une lucidité qui serre le cœur. L'individu, dit-il, confronté à une souffrance ou à une incertitude qu'il ne peut pas tolérer, cherche refuge dans un système de croyances rigide qui lui donne l'illusion de maîtriser le chaos.
Il ne dit plus « j'ai été malheureux dans cette situation précise, avec cette personne précise, pour des raisons qui me dépassent peut-être ». Il dit « le monde fonctionne comme ceci, et ma souffrance en est la preuve irréfutable ». Ce glissement est discret, presque invisible, mais il change tout.
Prosper a souffert du départ de Sarah. Mais s'il se dit « Sarah m'a quitté parce que je n'ai jamais su communiquer mes émotions, parce que je n'ai jamais appris à écouter sans me sentir attaqué », ce constat est douloureux. Il le renvoie à ses propres failles, à son histoire d'enfant qui ne parlait pas, à ce père absent qui ne lui a jamais montré comment être tendre.
C'est trop lourd…
Alors il préfère : « Sarah m'a quitté parce que la société occidentale a détruit les femmes et les valeurs familiales. » Et soudain, il n'est plus coupable. Il n'est plus perdu. Il est le gardien d'une vérité que les autres refusent de regarder en face.
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Ada, elle, a souffert de la trahison d'André. Mais « André est parti parce que notre relation ne fonctionnait plus » est une vérité qui ne panse rien, qui ouvre sur un gouffre d'interrogations sans réponse. Alors elle préfère : « André est parti parce que les gens sont profondément égoïstes et qu'il ne faut jamais, jamais, faire confiance. » Et cette phrase est un mur, un bouclier, une porte blindée.
Si Prosper admet que toutes les femmes ne sont pas des profiteuses manipulatrices, il doit aussi admettre que Sarah l'a quitté non à cause d'un complot planétaire, mais parce que leur relation ne lui convenait tout simplement plus.
Si Ada accepte l'idée que certaines personnes méritent encore sa confiance, elle doit accepter en même temps le risque terrifiant d'être à nouveau trahie, à nouveau abandonnée, à nouveau brisée. Et ce risque est si immense qu'elle préfère s'enfermer à double tour dans sa citadelle de certitudes, quitte à y dépérir lentement.
Le ressentiment, à ce stade, n'est plus une simple émotion qui traverse le cœur et s'en va. Il devient un carburant existentiel. Il donne une direction quand on est perdu, une énergie quand on est épuisé, une mission quand on ne sait plus pourquoi on se lève le matin.
Abandonner ce ressentiment, pour Prosper comme pour Ada, ne serait pas un soulagement. Ce serait comme s'éteindre.
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III. Ce que j'aurais aimé dire à Prosper et Ada
Je leur aurais dit que je les comprends. Que ce qu'ils ont vécu est réel, et que la douleur qu'ils portent n'est pas une invention de leur esprit.
Quand on a été abandonné, trahi, laissé pour mort au bord de sa propre histoire, il faut survivre. Et pour survivre, on fait ce qu'on peut avec ce qu'on a.
- Prosper a construit une forteresse de théories où personne ne peut l'atteindre.
- Ada a bâti une citadelle de certitudes où plus personne ne peut entrer pour la blesser.
Ces armures leur ont sauvé la vie, au début. Elles leur ont permis de se lever le matin quand tout leur criait de rester couchés. Elles leur ont permis de fonctionner, de sourire aux collègues, de faire semblant que tout allait bien.
Je leur aurais dit que je respecte ces armures. Elles ont été leur bouée de sauvetage dans la tempête. Mais je leur aurais dit aussi, avec la douceur inquiète qu'on réserve aux vérités difficiles, que cette armure est devenue une prison.
Qu'elle ne les protège plus. Qu'elle les isole. Qu'elle les empêche de sentir sur leur peau la chaleur d'une main tendue, la douceur d'un regard sincère, la possibilité fragile d'une nouvelle histoire.
- Vous n'êtes pas faibles quand vous reconnaissez que votre belle théorie, si cohérente soit-elle, ne suffit pas à expliquer toute la complexité d'une vie humaine, d'une rencontre, d'un amour.
- Vous avez transformé votre blessure en vérité. C'était une stratégie de survie. Mais vous méritez peut-être, maintenant, de faire le chemin inverse. Celui de transformer votre vérité rigide en une simple histoire personnelle, imparfaite, vulnérable.
Une histoire parmi toutes les histoires que les humains se racontent depuis que le monde est monde.
Et c'est peut-être en redevenant une simple personne avec une simple histoire que vous pourrez un jour en écrire une nouvelle.
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V. Et vous ?
Avez-vous déjà senti que votre douleur était en train de se solidifier en idéologie ?
Dr. Yann Vivette Tsobgni, Ph. D.
Psychothérapeute et Chercheure interdisciplinaire
Spécialiste de l’approche culturelle de la santé mentale dans les
communautés africaines